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36 FORUM INTERNATIONAL DE LA CHIMIE 2025 > Mai 2025 37
grande échelle est limité. Ils entrent en concurrence 2. Se positionner dans la transformation des Cependant, le véritable défi est la maîtrise de la
avec les cultures alimentaires et soulèvent des enjeux métaux critiques chimie des batteries – précurseurs, anodes, cellules. «
de sécurité alimentaire. L’Europe a échoué en voulant tout maîtriser seule. Le
L’économie mondiale bascule d’un modèle fondé sur
Les deux derniers leviers, en revanche, offrent un le pétrole à un modèle structuré autour des métaux Maroc doit devenir une plateforme neutre, associant
véritable potentiel de transformation – et c’est là que critiques (lithium, graphite, terres rares, cobalt). Ces expertise chinoise et ancrage occidental », conseille
le Maroc a un rôle stratégique à jouer : métaux sont essentiels pour les batteries, les énergies Detry. Des projets comme ceux de CNGR et Mada
illustrent cette dynamique.
• Transitionner vers un mix électrique décarboné : renouvelables et les technologies digitales. « Le Maroc
Cela suppose à la fois d’électrifier les usages et de dispose de ressources attractives dans plusieurs de ces
produire une électricité bas carbone en quantité métaux. Mais l’enjeu n’est pas l’extraction – seulement
suffisante. 20 % de la valeur d’un projet –, mais la transformation
en produits chimiques avancés : oxydes de terres rares, L’Europe a échoué en voulant tout
• Développer des solutions alternatives pour les sels de cobalt, anodes de graphite », précise Detry. maîtriser seule. Le Maroc doit devenir une
usages très calorifiques ou mobiles : Ici entrent en plateforme neutre, associant expertise
jeu l’hydrogène vert, l’hydrogène bleu, ou encore La Chine domine aujourd’hui ces procédés de chinoise et ancrage occidental
l’hydrogène combiné à du carbone capturé. transformation, créant une dépendance critique
pour l’Occident. Le Maroc, via des acteurs comme
Managem, se positionne en alternative. Sa filiale
Quatre cartes stratégiques pour le Maroc Managem Critical Metals a noué des partenariats avec Trois leviers pour concrétiser l’ambition
1. Devenir fournisseur d’uranium bas carbone des spécialistes asiatiques pour fournir des métaux 4. Développer le segment «Power-to-Chemicals»
purifiés aux marchés occidentaux. « Tesla reporte ses Le dernier joker marocain est le Power-to-Chemicals – Pour transformer ces atouts en réalité, Émile Detry
Si le Maroc est connu pour ses phosphates, une objectifs de production par manque de terres rares, et identifie trois priorités :
opportunité moins visible émerge : ses réserves l’Occident cherche à sécuriser ses approvisionnements. la conversion d’électricité verte en produits chimiques 1. Sécuriser la compétitivité via des partenariats
phosphatées contiennent d’importantes quantités Le Maroc peut combler ce vide », affirme Detry. (méthanol, ammoniac, carburants synthétiques). avec des leaders technologiques.
« Le Maroc est l’un des pays les plus attractifs pour
d’uranium. Selon l’Agence internationale de l’énergie
(AIE), ces réserves pourraient représenter près du 3. Faire du Maroc un hub compétitif pour l’hydrogène vert, grâce à son ensoleillement, ses 2. Débloquer les infrastructures, en créant des
double de celles de l’Australie, deuxième producteur l’industrie des batteries vastes espaces et sa proximité avec l’Europe », souligne hubs industriels dédiés (comme à Jorf Lasfar) et
mondial. « Cet uranium, non valorisé aujourd’hui, Detry. Pourtant, les projets tardent à se concrétiser, en connectant les zones d’énergie renouvelable du
est une opportunité en centaines de millions de Le troisième atout marocain réside dans la création pris en tenaille entre la hausse des taux d’intérêt et la Sud aux centres de transformation.
baisse des prix du pétrole.
dollars. Il pourrait faire du Maroc un fournisseur clé d’un écosystème intégré des batteries, s’appuyant sur 3. Construire des alliances stratégiques, notamment
de Yellowcake, la matière première de l’industrie cinq piliers : La solution ? Cibler les segments où existe un « green en alignant la réglementation marocaine sur l’ETS
nucléaire civile », explique Detry. 1. Accords de libre-échange (UE, États-Unis), premium » – une prime verte –, comme le carburant européen.
Le nucléaire, qui émet 40 fois moins de CO₂ que les facilitant l’export vers les marchés stratégiques. d’aviation durable (SAF), le méthanol maritime ou « Le Maroc doit devenir un pivot entre l’Orient
combustibles fossiles, connaît un regain d’intérêt 2. Main-d’œuvre qualifiée et logistique portuaire l’acier vert. « Pour cela, il faut une compatibilité et l’Occident, en offrant une plateforme neutre et
mondial face à l’urgence climatique. Le groupe performante, aux portes de l’Europe. réglementaire. Un SAF produit au Maroc doit être performante », résume Detry.
marocain Innovix, via sa filiale Uranex, développe reconnu dans le système de taxe carbone européen
actuellement des procédés d’extraction chimique 3. Production automobile développée, qui garantit (ETS) », insiste Detry. « La transition énergétique est une partie d’échecs
de cet uranium. « C’est un défi technologique, mais des débouchés industriels à échelle. mondiale. Le Maroc a quelques coups d’avance,
c’est surtout un levier géostratégique. Le Maroc 4. Accès compétitif à l’énergie verte, un critère mais il ne s’agit plus d’avoir de bons atouts – il faut
pourrait diversifier l’approvisionnement mondial et essentiel pour les producteurs de batteries soucieux Les chiffres clés de l’ambition les orchestrer », conclut Émile Detry. Entre uranium,
accompagner la relance du nucléaire en Europe ou en de leur empreinte carbone. marocaine métaux critiques, batteries et hydrogène vert, le
Asie », souligne Detry. royaume a tous les leviers pour passer du statut de
5. Ressources en phosphates, indispensables à • Doublement des réserves d’uranium : fournisseur de matières premières à celui d’architecte
la production de batteries LFP (Lithium-Fer- Le potentiel marocain dépasse celui de de la décarbonation. Les prochains mois seront
Phosphate), un segment largement dominé par la l’Australie. cruciaux : lancer les premières gigafactories, finaliser
Chine. les partenariats technologiques et structurer des
L’uranium, non valorisé aujourd’hui, est « La Chine, leader des batteries LFP, doit prioriser ses • 40 fois moins de CO₂ : L’avantage carbone financements innovants.
une opportunité en centaines de millions phosphates pour l’agriculture. Le Maroc, avec l’OCP, du nucléaire par rapport aux fossiles. « Le Maroc ne doit pas être un simple pion, mais une
de dollars. Il pourrait faire du Maroc un devient un partenaire incontournable », explique • 70 % de la valeur : La part de la transformation pièce maîtresse de l’échiquier. Avec pragmatisme et
fournisseur clé de Yellowcake Detry. Le groupe public marocain investit déjà dans la des métaux critiques dans un projet. vision, il peut incarner le modèle d’une transition juste
purification d’acide phosphorique, matière première et compétitive », insiste Detry. La balle est désormais
critique. • 1,2 milliard de dollars : L’investissement du dans le camp des industriels, des financiers et des
projet Battery Valley à Ben Guerir. décideurs publics pour transformer l’essai.

